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Les moteurs cachés de la croissance: institutions, culture, confiance... ....et systèmes alimentaires.

  • Photo du rédacteur: Axel
    Axel
  • 6 mars 2025
  • 7 min de lecture

Cet article est le premier d'une série consacrée à l’exploration des racines agricoles de nos économies modernes et des facteurs qui sous-tendent la croissance économique. Tout au long de l’histoire, les progrès de l’humanité — et tout particulièrement l’expansion économique — ont été étroitement liés aux révolutions techniques agricoles. La Révolution néolithique, la Révolution agricole du XVIIIe siècle et la Révolution verte du XXe siècle illustrent comment les transformations dans la production alimentaire ont façonné les sociétés, les économies et les institutions.


Pourtant, à l’ère contemporaine, l’agriculture est souvent tenue pour acquise. Elle a été délibérément marginalisée — que ce soit en termes de part dans le PIB, l’emploi, ou dans les discours publics. Face à un contexte mondial volatil, marqué par le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la raréfaction des ressources et l’instabilité socio-politique, il devient essentiel de réinvestir intellectuellement et politiquement ces fondements alimentaires de nos sociétés. Des systèmes alimentaires résilients ne sont pas qu’un impératif de survie : ils sont aussi un moteur clé du progrès économique, de la stabilité sociale et de la durabilité.


A quel point la mesure du PIB reflète-t-elle la vraie croissance?
A quel point la mesure du PIB reflète-t-elle la vraie croissance?

Les théories économiques classiques, en particulier celles issues des modèles néoclassiques, ont longtemps mis l’accent sur l’accumulation de capital et la force de travail comme principaux moteurs de la croissance. Le modèle de croissance de Robert Solow (1956) a formalisé cette vision, postulant que l’augmentation du capital et de la main-d’œuvre engendre plus de production, le progrès technologique agissant comme une force exogène soutenant la croissance à long terme. Ce cadre a permis de comprendre les tendances macroéconomiques, mais il occulte les structures sociales, institutionnelles et informationnelles plus larges qui sous-tendent également l'ensemble des performances économiques. Solow lui-même les désignait « la productivité totale des facteurs », c’est-à-dire la part de la croissance inexpliquée par le capital et le travail, comme la « mesure de notre ignorance ».



Institutions et croissance économique : au-delà du capital et du travail


Douglass North (1990) a levé une partie de cette ignorance en soulignant le rôle des institutions — règles formelles (lois, règlements) et normes informelles (attentes sociales, confiance) — dans la structuration des incitations et la réduction des coûts de transaction. Ses travaux ont démontré que les économies dotées d’institutions solides, de droits de propriété bien définis et d’un pouvoir judiciaire indépendant connaissent en général une croissance soutenue, tandis que celles en proie à la corruption, à la faiblesse de la gouvernance et à l’incertitude juridique stagnent ou régressent.


La divergence économique entre la Corée du Nord et la Corée du Sud illustre le poids fondamental des institutions. Comme l'a si bien relevés le Prix Nobel d'économie, Daron Acemoglu, malgré leur histoire, leur géographie et des racines culturelles communes, le régime centralisé et répressif de la Corée du Nord a mené à une sous-performance chronique, tandis que les politiques favorables au marché, l’écosystème d’innovation et les garanties juridiques de la Corée du Sud l’ont propulsée parmi les économies les plus avancées (Acemoglu & Robinson, 2012).


Outre les institutions, la prospérité économique dépend de la circulation de l’information, qui améliore l’efficacité des marchés, stimule l’innovation et soutient des formes de gouvernance efficaces. Des réseaux d’information ouverts sont essentiels au progrès technique, favorisant la « destruction créatrice » et la dynamique économique (Schumpeter, 1942). Un autre Prix Nobel, Joseph Stiglitz (2002), montre que les asymétries d’information peuvent fausser les marchés, rendant la transparence vitale pour leur résilience et leur efficacité. Les sociétés où l’information circule davantage enregistrent des taux d’innovation et de croissance de la productivité plus élevés (Romer, 1990). De plus, comme l’a démontré Amartya Sen (1999), des institutions démocratiques et des médias libres préviennent les catastrophes économiques en permettant une réaction rapide aux crises et en garantissant la responsabilité des gouvernements.



Culture, valeurs et développement économique


Au-delà des institutions, les valeurs culturelles et sociétales façonnent en profondeur les comportements économiques. L’ouvrage fondateur de Max Weber, « L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1905), avançait que certains traits culturels comme l’épargne, la discipline et la planification de long terme avaient favorisé la vitalité économique en Europe du Nord. Si des travaux ultérieurs ont nuancé l’analyse de Weber, l’idée générale selon laquelle les attitudes culturelles influencent les résultats économiques demeure robuste.


Oded Galor (2022) va plus loin, reliant l’évolution culturelle à la formation du capital humain. Les sociétés qui valorisent l’éducation, l’égalité de genre et la mobilité sociale génèrent souvent une croissance plus forte sur le long terme en favorisant l’innovation et l’élargissement de la population active. Les pays nordiques illustrent ce phénomène : leur engagement en faveur de l’éducation, des politiques égalitaires et de la confiance sociale s’est traduit par des économies résilientes, prospères et dotées de puissants systèmes de protection sociale.


La confiance, en particulier, reste un moteur sous-estimé mais crucial du succès économique. Francis Fukuyama (1995) soutenait que les sociétés à fort capital de confiance bénéficient de marchés plus efficaces et d’institutions plus robustes, car des coûts de transaction plus faibles facilitent les échanges. Des études empiriques confirment que les pays où la confiance interpersonnelle est élevée, comme la Suède ou le Japon, présentent de meilleures performances économiques et des niveaux de corruption plus faibles (Knack & Keefer, 1997).


À l’inverse, lorsque la confiance s’effrite, les économies en pâtissent. Esther Duflo et Abhijit Banerjee (2019) soulignent également que les politiques de développement sont d’autant plus efficaces qu’elles s’alignent sur les normes locales et impliquent la participation des communautés.


Les fondements agricoles de la croissance économique


Au même titre que les institutions, la culture, l’éducation et la confiance, tous ces éléments sont fondamentalement liés à la manière dont les sociétés ont historiquement produit, stocké, transformé, distribué, consommé et éliminé leurs ressources alimentaires. Puisque la nourriture a été, pour la majeure partie de notre histoire, la ressource première, sa gestion collective a déterminé la plupart de nos trajectoires économiques, sociales et politiques. L’agriculture n’est pas seulement un secteur économique : c’est la colonne vertébrale sur laquelle les civilisations ont bâti leurs institutions, leurs normes et leurs systèmes économiques.


Malgré son rôle essentiel dans la formation des civilisations, l’agriculture a progressivement été reléguée au second plan dans les économies modernes. Au cours du siècle écoulé, sa part dans l’emploi et le PIB a chuté du fait de l’industrialisation et de l’urbanisation. Dans les pays à revenu élevé, l’agriculture représente aujourd’hui moins de 2% du PIB, et dans de nombreux pays en développement, les petits exploitants subissent des pressions économiques croissantes des chaînes d’approvisionnement mondialisées et des politiques commerciales (Banque mondiale, 2022).


Ce déclin n’est pas que d’ordre économique, il est aussi politique. Les débats agricoles sont de plus en plus absents de l’espace public et les décideurs dépriorisent les investissements dans l'alimentation durable de leurs populations. Cette négligence survient alors même que les systèmes alimentaires mondiaux font face à des défis sans précédent : changement climatique, rareté de l’eau, dégradation des sols, érosion de la biodiversité.


Selon Röckström et al. (2009), l’agriculture industrielle est le principal moteur des transgressions des limites planétaires, étant responsable de 30% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, 80% de la déforestation et de la perturbation généralisée des cycles de l’azote et du phosphore.


Les impacts sanitaires des systèmes alimentaires modernes sont tout aussi inquiétants. The Lancet (2019) estime que les mauvais régimes alimentaires contribuent chaque année à plus de 11 millions de décès prématurés. Les produits ultra-transformés, la surconsommation de viande et les systèmes agricoles reposant sur la monoculture nuisent non seulement à la santé humaine en plus de leurs effets sur l’environnement (OMS, 2021). Si rien n’est fait pour s'emparer de la question de nos systèmes alimentaires, les multiples défaillances accéléreront des troubles économiques, sociaux, sanitaires et politiques.



(Re)construire des systèmes alimentaires durables pour l’avenir


Pour faire face à un monde volatile, incertain, complexe et ambigu, notre priorité doit être la reconstruction de systèmes alimentaires résilients et durables. L’actuel système alimentaire mondial est confronté à des défis inédits — changement climatique, perte de biodiversité, dégradation des sols, inégalités sociales (FAO, 2021). Répondre à ces enjeux n’est pas simplement une question de politique agricole : il s’agit d’une pierre angulaire de la stabilité économique à long terme et du bien-être des sociétés.


Les articles suivants de cette série exploreront en détail comment chaque facteur — institutions, culture, éducation, inclusion, solidarité et confiance — s’entrelace avec l’histoire et l’avenir des systèmes alimentaires. En comprenant les fondements agricoles de nos économies, je forme le vœu que nous devenions mieux armés pour relever les défis à venir et reconstruire des modèles de société qui régénèrent les ressources (eau, sols, atmosphère, cycles biogéochimiques) et les écosystèmes.



References


  • Acemoglu, D., & Robinson, J. A. (2012). Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty. Crown Publishing.

  • Banerjee, A. V., & Duflo, E. (2019). Good Economics for Hard Times: Better Answers to Our Biggest Problems. PublicAffairs.

  • de Vries, J., & van der Woude, A. (1997). The First Modern Economy: Success, Failure, and Perseverance of the Dutch Economy, 1500-1815. Cambridge University Press.

  • Diamond, J. (1997). Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies. W.W. Norton & Company.

  • FAO. (2021). The State of Food Security and Nutrition in the World. Rome.

  • Fukuyama, F. (1995). Trust: The Social Virtues and the Creation of Prosperity. Free Press.

  • Galor, O. (2022). The Journey of Humanity: The Origins of Wealth and Inequality. Bodley Head.

  • Knack, S., & Keefer, P. (1997). Does Social Capital Have an Economic Payoff? The Quarterly Journal of Economics, 112(4), 1251-1288.

  • North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change, and Economic Performance. Cambridge University Press.

  • Röckström, J., et al. (2009). A Safe Operating Space for Humanity. Nature, 461(7263), 472-475.

  • Romer, P. M. (1990). Endogenous Technological Change. Journal of Political Economy, 98(5), S71-S102.

  • Schumpeter, J. A. (1942). Capitalism, Socialism and Democracy. Harper & Brothers.

  • Scott, J. C. (2017). Against the Grain: A Deep History of the Earliest States. Yale University Press.

  • Sen, A. (1999). Development as Freedom. Oxford University Press.

  • Stiglitz, J. E. (2002). Globalization and Its Discontents. W.W. Norton & Company.

  • Temin, P. (2013). The Roman Market Economy. Princeton University Press.

  • The Lancet. (2019). Food, Planet, Health: The EAT-Lancet Commission on Healthy Diets. The Lancet Commission.

  • Weber, M. (1905). The Protestant Ethic and the Spirit of Capitalism. PUF.

  • WHO. (2021). World Report on Diet and Health. Geneva.

  • World Bank. (2022). Employment in Agriculture (% of Total Employment). Retrieved from [[https://data.worldbank.org]]


 
 
 

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