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Coopération, confiance... ...et alimentation: les fondations du progrès économique

  • Photo du rédacteur: Axel
    Axel
  • 17 avr. 2025
  • 4 min de lecture

La nourriture a toujours eu une dimension bien plus vaste que la simple subsistance : elle structure les relations humaines, fonde la confiance et alimente le progrès. Mais à l’heure où la mondialisation fragmente ces liens, comment recréer la solidarité et faire en sorte que l’alimentation reste le socle du bien-être collectif et de la résilience économique ?


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Coopération et confiance : moteurs de progrès


Contrairement à la plupart des autres espèces, l’être humain a développé la capacité de se coordonner à travers le langage et des récits partagés, ce qui lui a permis de bâtir des sociétés complexes (Harari, 2015). La croissance économique et le progrès social ont toujours reposé sur ces aptitudes à la coopération et à l'instauration d'institutions fondées sur la confiance. Si l’innovation technologique et le marché jouent des rôles clés, ils ne sont possibles que dans des systèmes où la collaboration prévaut. Historiquement, cette confiance s’est principalement bâtie autour de l’alimentation : sa production, son stockage, sa transformation, sa distribution, sa consommation et son élimination ont exigé une coopération à grande échelle.



Les origines évolutives de la coopération alimentaire


Les premières sociétés humaines reposaient sur le principe du partage de la nourriture. Contrairement aux prédateurs solitaires, l’homme a survécu en chassant et en cueillant en groupe. Le langage a joué un rôle décisif dans cette coordination des efforts, permettant l’élaboration de stratégies de chasse, la gestion des dangers et la négociation du partage des ressources. Cette nécessité de chasse collective crée des formes de confiance : chaque participant s’attend à recevoir sa juste part, posant ainsi la base des premiers contrats sociaux et faisant de la coopération une stratégie vitale.


Des anthropologues comme Margareth Conkey suggèrent que les humains préhistoriques ont formé des alliances intertribales via de grandes expéditions de chasse, débouchant sur des festins communautaires (Conkey, 1984). Ces rassemblements allaient au-delà du simple besoin de subsistance : ils renforçaient les liens entre groupes, créaient des réseaux d’entraide et de partage de ressources bien au-delà de l’immédiat.



La religion et les rituels, ciment des systèmes alimentaires collectifs


Ces interactions intertribales ont préparé le terrain à des récits communs, en particulier des croyances religieuses, qui ont consolidé encore davantage les liens entre groupes. Des découvertes archéologiques à Göbekli Tepe (Turquie, vers 12 000 av. J.-C.) montrent que la mobilisation de centaines de personnes autour de grands projets collectifs, rendue possible par ces récits partagés, aurait même précédé la naissance de l’agriculture (Wilson, 2021).


La capacité à collaborer à grande échelle—pour construire des temples ou de vastes systèmes d’irrigation—a précédé l’apparition des villes antiques. Avec la mise en place de surplus agricoles, le développement de compétences spécialisées et l’émergence de professions variées (artisans, marchands, religieux, militaires), la complexification de la société a rendu encore plus nécessaire ces coopérations.



Stockage alimentaire et naissance des institutions politiques


D’abord informelle, la gestion du stockage et de la redistribution alimentaire s’est peu à peu institutionnalisée avec l’essor des villes, nécessitant des structures centralisées pour garantir une répartition équitable et éviter les conflits de ressources. Temples, greniers et marchés sont alors devenus des institutions-clés pour réguler l’offre, la fiscalité et la circulation des biens, posant les bases des gouvernances organisées. Selon Scott (2017), ces institutions n’étaient pas seulement économiques, mais aussi des instruments politiques de consolidation des hiérarchies et des pouvoirs. Morris (2015) souligne également que l’accès à la nourriture a été un levier majeur de stratification sociale, les élites gérant la redistribution des surplus. Ces institutions ont non seulement maintenu l’ordre social mais aussi permis l’émergence de spécialisations économiques et de sociétés toujours plus complexes.


Les méthodes de production agricole ont ainsi profondément modelé la coopération sociale et les structures d’organisation. Encore aujourd’hui, des études montrent qu’en Chine, les régions rizicoles, nécessitant une forte coopération sur l’irrigation, développent plus de solidarité et d’interdépendance entre individus, tandis que les régions de culture du blé, plus individualisées, encouragent l’autonomie (Talhelm et al., 2014). Cette logique se retrouve ailleurs : partout où la culture repose sur des cultures exigeant de la main-d’œuvre (riz en Asie de l’Est, café en Afrique ou Amérique latine), les sociétés valorisent le collectif et la recherche du consensus (Henrich, 2020).



Individualisme et fragilisation du lien alimentaire


Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, l’alimentation était un enjeu collectif, facteur de cohésion sociale et de survie. L’industrialisation et la mondialisation ont changé ce paradigme : la nourriture est passée du statut de ressource communautaire à celui de marchandise personnelle. Désormais, chacun peut choisir son métier, son partenaire… et même son régime alimentaire (Harari, 2015).


L’essor des multinationales, du marketing alimentaire, et la marchandisation des habitudes culinaires ont fait de l’alimentation un acte individuel, fortement influencé par la publicité et les réseaux sociaux, au détriment de la solidarité et du bien commun. Cette évolution alimente un hyper-individualisme et affaiblit le sentiment de responsabilité collective autour des questions alimentaires.


Ce tournant a des conséquences profondes : à mesure que la confiance dans les systèmes alimentaires collectifs s’érode, c’est la confiance dans les institutions en général qui en pâtit. La fragmentation des cultures culinaires reflète et aggrave la polarisation politique, les choix alimentaires devenant parfois symboles d’affirmations idéologiques. Sans nouveaux mécanismes pour recréer une solidarité alimentaire, ce déclin de la confiance pourrait fragiliser la coopération, pourtant essentielle au progrès social et économique. Le défi est donc de concilier autonomie individuelle et bien-être collectif—et de préserver l’alimentation comme vecteur d’unité plutôt que de division.


References


  • Ariès, P. (2021). Une histoire politique de l’alimentation. La Découverte.

  • Becker, S. O., & Woessmann, L. (2009). Was Weber Wrong? A Human Capital Theory of Protestant Economic History. Quarterly Journal of Economics, 124(2), 531-596.

  • Harari, Y. N. (2015). Sapiens: A Brief History of Humankind. Harper.

  • Henrich, J. (2020). The WEIRDest People in the World: How the West Became Psychologically Peculiar and Particularly Prosperous. Farrar, Straus and Giroux.

  • Morris, I. (2015). Foragers, Farmers, and Fossil Fuels: How Human Values Evolve. Princeton University Press.

  • Scott, J. C. (2017). Against the Grain: A Deep History of the Earliest States. Yale University Press.

  • Talhelm, T., Zhang, X., Oishi, S., Shimin, C., Duan, D., Lan, X., & Kitayama, S. (2014). Large-Scale Psychological Differences Within China Explained by Rice Versus Wheat Agriculture. Science, 344(6184), 603-608.

  • Wilson, B. (2021). Metropolis: A History of the City, Humankind’s Greatest Invention. Doubleday.

 
 
 

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