top of page
Rechercher

La charrue et le patriarcat: une origine agricole des inégalités de genre

  • Photo du rédacteur: Axel
    Axel
  • 27 mars 2025
  • 6 min de lecture

L’introduction de la charrue, en bouleversant la répartition du travail et l’accès à la terre, a renforcé la domination masculine dans les sociétés agricoles. Aujourd’hui encore, cet héritage persiste dans les dynamiques du marché du travail et dans les écarts de salaires entre hommes et femmes. Cet article revient sur les origines historiques des rôles au sein de la cellule familiale et de la portée historique de ces mécanismes sur le développement économique.


Comment un simple outil agricole a-t-il façonné autant d'inégalités? Illustration : Metropolitan Museum of Art - Wikimedia Commons
Comment un simple outil agricole a-t-il façonné autant d'inégalités? Illustration : Metropolitan Museum of Art - Wikimedia Commons

L’Anatolie fut l’un des premiers foyers d’adoption de la charrue. Pourtant, la Turquie contemporaine perd jusqu’à 25% de son potentiel de croissance du fait de la très faible participation des femmes au marché du travail (37,6% en 2017, 131e sur 144 pays au classement Global Gender Gap Report (2017) ; Banque mondiale (2022)).


Comment expliquer un tel décalage ?


Impossible de comprendre la place des femmes dans les structures économiques et politiques sans remonter aux fondements agricoles de nos sociétés. Sur des millénaires, les outils et techniques agricoles ont structuré les dynamiques sociales et économiques, influençant profondément la division du travail entre hommes et femmes. Parmi ces innovations, la charrue joue un rôle décisif : en remplaçant la culture à la houe, elle a bouleversé l’organisation du travail agricole et, par extension, l’ensemble des structures sociales.



L’impact de la charrue sur la division du travail


Dans "The Conditions of Agricultural Growth" (1970), l’économiste et sociologue Esther Boserup distingue deux grands modèles agricoles : l’un fondé sur l’agriculture itinérante avec des outils légers comme la houe, l’autre sur l’agriculture intensive à la charrue. Des études empiriques récentes, comme celles d’Alesina, Giuliano et Nunn (2013), confortent cette analyse : dans les sociétés ayant une histoire agricole basée sur la charrue, les écarts de participation féminine et de représentation politique sont nettement plus marqués encore aujourd'hui.

Dans les sociétés de la houe, les femmes participaient activement à la production agricole et géraient même la distribution des ressources alimentaires. À l’opposé, l’arrivée de la charrue a transféré le contrôle de la production vers les hommes : nécessitant une force physique considérée comme masculine, ce nouvel outil a progressivement exclu les femmes du premier cercle du travail agricole et les a confinées à des tâches domestiques ou secondaires.



Médiations culturelles et religieuses


Cette réorganisation du travail s’est accompagnée d’une profonde évolution des croyances collectives :

  • Mythologie et religion : les récits mythologiques sont remodelés pour refléter la nouvelle hiérarchie sociale. Les divinités masculines s’imposent, symbolisant force et autorité, tandis que les figures féminines se voient reléguées à la sphère de la fertilité et du foyer. Ces récits viennent justifier, voire sanctifier la division sexuée du travail.


  • Normes sociales : les sociétés forgent des attentes culturelles strictes sur les rôles "légitimes" de chaque genre. L’homme devient le pourvoyeur et protecteur, la femme se trouve confinée au domaine domestique. Ces normes se muent en lois et coutumes, cloisonnant l’accès des femmes aux sphères publique et économique.


  • Transmission intergénérationnelle : valeurs et croyances, transmises via l’éducation, la religion ou la famille, perpétuent ces structures patriarcales.


Ce bouleversement va de pair avec une transformation du régime foncier : dans de nombreuses sociétés agricoles, la propriété de la terre se transmet de père en fils, excluant durablement les femmes de l’accès aux ressources.



Industrialisation : la persistance de l’inégalité


La division du travail héritée de l’agriculture se prolonge avec l’industrialisation : la production mécanisée déplace le travail du foyer vers l’usine, où les emplois reviennent quasi exclusivement aux hommes. Les hommes deviennent pourvoyeurs principaux, les femmes voient leur autonomie diminuer, toujours cantonnées à la sphère domestique. Leur contribution économique, bien que centrale, se trouve invisibilisée ; littérature, médias et modèles éducatifs perpétuent l’image de la femme nourricière et de l’homme "chef de famille", ancrant ces rôles dans l’imaginaire collectif.


« Les mariages heureux commencent dans la cuisine ! » Publicité pour la vaisselle Pyrex (1958).
« Les mariages heureux commencent dans la cuisine ! » Publicité pour la vaisselle Pyrex (1958).

Sous cet angle, la technologie peut se révéler trompeuse : le marketing électroménager – lave-vaisselle, aspirateur, micro-ondes – présente ces outils comme libérant la femme, mais n’a en réalité fait que l'ancrer encore davantage dans la sphère domestique. L’industrie renforce l’ordre patriarcal : les hommes monopolisent la vie publique et l’économie, tandis que le travail des femmes demeure sous-valorisé et privé. Aujourd’hui encore, la plupart des tâches domestiques incombent aux femmes, creusant leur "double journée" professionnelle et domestique (OCDE, 2022).



Un impact contemporain sur la politique et l’économie


Cette division du travail, forgée par l’histoire agricole, influence encore fortement nos économies et structures politiques. Si l’industrialisation a changé la structure de l’emploi, beaucoup de sociétés profondément marquées par la charrue restent réticentes à l’égalité : faible taux d’activité féminine, importance du gender gap salarial. L’Italie et la Grèce, par exemple, maintiennent des inégalités fortes d’accès aux ressources et opportunités. Les femmes y gagnent en moyenne 16% de moins que les hommes et moins d’un quart des entreprises sont dirigées par des femmes (Eurostat, 2021). En Grèce, l’écart de taux d’emploi hommes/femmes dépasse 20 points (OCDE, 2022). Ce blocage structurel limite sérieusement le développement en sous-utilisant une part majeure du capital humain.


En Grèce, l’écart de croissance attribuable à la répartition domestique inégale pourrait atteindre 10% du PIB.
En Grèce, l’écart de croissance attribuable à la répartition domestique inégale pourrait atteindre 10% du PIB.

À l’inverse, les pays nordiques (Suède, Norvège), dont l’histoire agricole repose sur la pêche, l’élevage ou la houe, présentent des structures familiales et économiques plus inclusives : l’absence d’une division stricte du travail a favorisé l’égalité des genres. Ils figurent aujourd’hui parmi les champions mondiaux de l’égalité femmes-hommes, avec un taux d’emploi féminin très élevé (OCDE, 2022). En Suède, il atteint 77%, bien au-dessus de la moyenne européenne, porté par des politiques publiques d’équilibre vie professionnelle/vie familiale, de réduction des écarts de salaire et de promotion de la croissance.


En Norvège, la progression de l’emploi féminin a contribué davantage au PIB national que l’ensemble des recettes pétrolières : si la part des femmes actives était restée à son niveau de 1972, le PIB norvégien serait inférieur de 372 milliards d’euros.
En Norvège, la progression de l’emploi féminin a contribué davantage au PIB national que l’ensemble des recettes pétrolières : si la part des femmes actives était restée à son niveau de 1972, le PIB norvégien serait inférieur de 372 milliards d’euros.

D’autres régions comme l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique de l’Ouest — où l’agriculture traditionnelle reposait sur la houe et la participation des femmes — présentent elles aussi une forte inclusion économique féminine, facilitant la transition industrielle et la croissance (FAO, 2011 ; CIHEAM, 2020). Au Rwanda, où les femmes ont historiquement joué un rôle clé dans la production agricole, la représentation féminine atteint des records mondiaux : en 2022, 61,25% des sièges parlementaires sont occupés par des femmes (Union interparlementaire, 2022), favorisant de profondes réformes économiques et agricoles au bénéfice de l’inclusion.


Politiques économiques et stratégies d’entreprise perpétuent ou déconstruisent cette division : congés parentaux partagés, crèches subventionnées, incitations à l’entrepreneuriat féminin augmentent le taux d’emploi des femmes et la croissance. À l’inverse, les sociétés marquées par la tradition agricole patriarcale, comme le Japon, peinent à intégrer les femmes malgré leur modernisation (OCDE, 2022).



De la charrue aux structures sociales : une longue empreinte


Le « sillon » de la charrue met en lumière un fait majeur : nos modèles économiques s’enracinent dans des choix agricoles et technologiques anciens. Comprendre ces dynamiques historiques aide à expliquer les inégalités actuelles, mais permet aussi d’identifier les leviers d’un développement plus inclusif et durable. Par exemple, dans de nombreux pays, le droit coutumier et certaines pratiques discriminatoires empêchent toujours les femmes de posséder ou d’hériter de terres. Pourtant, leur donner un accès égal aux ressources agricoles permettrait d’augmenter le rendement des exploitations de 20 à 30%, tout en réduisant de 12 à 17% l’insécurité alimentaire mondiale (FAO, 2011).


Aujourd’hui, tandis que la technologie ouvre de nouvelles perspectives, les économies tardent à pleinement reconnaître et valoriser la contribution des femmes. L’histoire a montré que les rôles de genre ne s’effacent pas d’eux-mêmes ; leur démantèlement requiert des efforts politiques et culturels. Face à la mutation des sociétés et à l’urgence environnementale, nos institutions doivent accompagner cette évolution.


La Journée internationale des droits des femmes ne célèbre pas seulement l’égalité salariale : c’est une urgence civilisationnelle. Le monde ne peut plus se permettre de gaspiller la moitié de son potentiel. Reconnaître, soutenir et valoriser les femmes, ce n’est pas seulement une question de justice, mais un enjeu fondamental pour bâtir une société plus forte et inclusive.


References


  • Eurostat. (2021). Women in Business and Gender Equality Statisticshttps://ec.europa.eu/eurostat

  • Alesina, A., Giuliano, P., & Nunn, N. (2013). On the Origins of Gender Roles: Women and the Plough. The Quarterly Journal of Economics, 128(2), 469-530.

  • Boserup, E. (1970). The Conditions of Agricultural Growth: The Economics of Agrarian Change under Population Pressure. Aldine Publishing Company.

  • CIHEAM. (2020). Women’s Leadership in Mediterranean Agriculture.

  • FAO. (2011). The Role of Women in Agriculture. ESA Working Paper No. 11-02. https://www.fao.org/3/am307e/am307e00.pdf

  • Inter-Parliamentary Union. (2022). Women in National Parliaments.

  • European commission (2018). Women on the labour market.

  • OECD. (2022). Employment Rate by Gender in European Countries.

  • OECD. (2022). Gender Wage Gap Statistics in Europe.

  • World Bank. (2016). Rwanda: Poverty Assessment.

  • World Bank. (2022). Rwanda Economic Update.

 
 
 

Commentaires


bottom of page