Institutions et croissance économique: comment l'agriculture a façonné l'Etat moderne
- Axel

- 13 mars 2025
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Des premiers greniers à blé de Mésopotamie jusqu’aux politiques fiscales contemporaines, la production alimentaire a façonné l’émergence des États, des économies et des institutions. L’agriculture a rendu possible l’instauration de la fiscalité, la mise en place de la gouvernance et le développement des hiérarchies sociales, influençant ainsi les inégalités économiques et la stabilité politique. Cet article analyse comment les systèmes alimentaires ont jeté les bases des sociétés modernes et la façon dont ils ont engendré la divergence entre modèles de gouvernance centralisés ou décentralisés, conduisant tantôt à la prospérité, tantôt à l’entrave à la croissance.

La fracture économique et l’héritage institutionnel
Le fossé économique entre le Nord et le Sud de l’Italie demeure une curiosité politique, le PIB par habitant dans le Nord étant près de deux fois supérieur à celui du Sud (ISTAT, 2022). Les taux de chômage illustrent encore bien davantage cette disparité : la Calabre affiche des taux supérieurs à 20%, tandis qu’en Émilie-Romagne, ils se situent parmi les plus bas du pays, à moins de 6% (Eurostat, 2023). Cette division persistante puise ses racines dans l’histoire, marquée par des structures institutionnelles et des dynamiques sociales distinctes. Le politologue Edward Banfield, dans son ouvrage "The Moral Basis of a Backward Society" (1958), a introduit le concept de « familisme amoral » — une forme d’organisation où la loyauté ne s’étend qu’au cercle familial proche, fragilisant ainsi la coopération sociale et la confiance dans les institutions. Des décennies plus tard, Robert Putnam ("Making Democracy Work", 1993) a montré comment les traditions civiques et la culture coopérative du Nord de l’Italie ont favorisé l’émergence d’institutions solides et la prospérité économique. Pourtant, pour saisir complètement les différences régionales, il convient de s’intéresser au rôle déterminant des systèmes alimentaires dans la structuration des institutions.
Systèmes alimentaires et formation des institutions
La croissance économique et le bien-être collectif reposent sur des institutions inclusives : celles qui protègent les droits de propriété, encouragent l’innovation et assurent la stabilité (Acemoglu & Robinson, 2012 ; North, 1990 ; Tirole, 2017). Mais ces institutions ne sont pas apparues spontanément — elles ont été façonnées par l’histoire des systèmes alimentaires. James C. Scott (2017) soutient que la nécessité de gérer collectivement la production céréalière à grande échelle a mené à l’émergence de structures de gouvernance centralisées. Avant l’agriculture, les sociétés humaines étaient principalement formées de petits groupes de chasseurs-cueilleurs mobiles et relativement égalitaires. La domestication des plantes et des animaux, il y a environ 10 000 ans, a permis l’accumulation de surplus, rendant nécessaires de nouveaux mécanismes de gestion collective et de contrôle.
Jared Diamond (1997) met en avant le fait que la culture des céréales — blé, orge, riz, maïs — nécessitait des gouvernances structurées, favorisant l’essor de communautés sédentaires, la croissance démographique et une complexité sociale. L’organisation d’une agriculture à grande échelle a entraîné la mise en place d’appareils administratifs, la tenue de registres et le développement de la spécialisation du travail (Goody, 1983). Ces innovations ont facilité l’invention de la fiscalité, des réseaux marchands, de la monnaie et des armées permanentes, consolidant ainsi la structure étatique (Polanyi, 1944).
Contrairement aux denrées périssables comme les fruits ou la viande, les céréales étaient visibles, récoltées à des moments précis et facilement taxables. Elles sont ainsi devenues non seulement une ressource alimentaire et économique majeure, mais aussi le socle de la fiscalité, de la gouvernance et de la stratification sociale. La gestion des surplus agroalimentaires a permis l’émergence d’élites politiques maîtrisant la redistribution, ainsi que d’institutions religieuses qui légitimaient le pouvoir par le biais de rituels et d’économies centralisées autour des temples (Mann, 1986). C’est ainsi que des civilisations telles que la Mésopotamie, l’Égypte, la Chine ou l’Empire aztèque ont développé des hiérarchies strictes, où des États bureaucratiques extrayaient la richesse de la population active pour assurer le contrôle des ressources économiques et militaires.
Centralisation versus gouvernance communautaire
À l’inverse, les sociétés fondées sur le pastoralisme, la pêche ou des systèmes horticoles variés ont souvent conservé des modèles de gouvernance plus décentralisés et égalitaires. Les pâturages alpins suisses, gérés collectivement depuis des siècles, ou les pêcheries traditionnelles d’Asie du Sud-Est illustrent des structures communautaires prospères sans intervention de l’État (Ostrom, 1990). De même, au Burkina Faso, les communautés agricoles et d’élevage ont privilégié la coopération et l’entraide plutôt que le contrôle centralisé (Galor, 2022). Cette opposition historique entre institutions extractives et inclusives continue à façonner les trajectoires économiques contemporaines.
La fracture Nord-Sud en Europe est en partie l'héritière de ces modèles institutionnels. Le Nord du continent, où les systèmes alimentaires puisaient dans des structures agricoles diversifiées — céréales, produits laitiers, poissons — a élaboré des formes d’organisation coopérative propices à l’engagement civique et à la confiance institutionnelle. Le Sud, surtout dans les régions dominées par les latifundia (grandes exploitations céréalières), a gardé des modes de gouvernance extractifs qui concentraient richesses et pouvoir entre les mains de quelques élites. Cette tendance se retrouve aussi en Asie : la Chine, empire fondé sur la céréale et disposant d’une longue tradition bureaucratique centralisée, s’oppose aux structures plus souples des économies maritimes d’Asie du Sud-Est, axées sur le commerce et une grande flexibilité institutionnelle.
Résilience institutionnelle et stabilité politique
L’influence historique des systèmes alimentaires sur la gouvernance se révèle lors des grands bouleversements politiques. Le déclin de l’Empire romain est concomitant aux perturbations dans l’approvisionnement en céréales d’Afrique du Nord, générant pénurie, instabilité politique et affaiblissement de l’Etat (Tainter, 1988). De même, la Révolution française émerge sur fond de hausse du prix du pain et de famine (la guerre des farines), érodant la confiance dans les institutions monarchiques et attisant les troubles sociaux (Schama, 1989). Plus récemment, le printemps arabe a été déclenché par l’explosion des prix alimentaires, révélant la fragilité de régimes autoritaires incapables d’assurer la sécurité alimentaire (Lagi, Bertrand & Bar-Yam, 2011).
La gestion de la sécurité alimentaire façonne aussi les politiques fiscales modernes : les gouvernements des pays dotés de solides systèmes d’État providence, comme la Scandinavie, font de la sécurité alimentaire une priorité pour la stabilité sociale (Esping-Andersen, 1990). À l’inverse, les États qui négligent la régulation des marchés alimentaires ou l’investissement dans une agriculture durable demeurent exposés aux risques de troubles sociaux (FAO, 2021).
L’actualité des systèmes alimentaires
« Dis-moi comment tu nourris ta population, je te dirai comment tu gouvernes » ; les structures de gouvernance héritées de la gestion alimentaire ont donné naissance aux modèles économiques contemporains, prolongeant les inégalités mondiales. Les États centralisés et extractifs tiraient leur force de la fiscalité des surplus et d’une administration hiérarchique, tandis que les institutions coopératives favorisaient la souplesse économique et la confiance. Ces schémas historiques continuent d’influencer la stabilité politique, la distribution des richesses et la résilience institutionnelle partout dans le monde.
Aujourd’hui encore, les systèmes alimentaires constituent une variable clé de la stabilité institutionnelle. Les crises récentes — flambée des prix alimentaires lors du krach financier de 2008, ruptures d’approvisionnement liées à la pandémie de Covid-19, tensions géopolitiques sur les exportations de céréales et d’engrais — mettent en évidence les vulnérabilités des économies contemporaines.
Saisir les différences économiques entre régions — comme entre Nord et Sud de l’Italie — impose de revenir aux héritages institutionnels façonnés par l’histoire des systèmes alimentaires. Face aux défis actuels, qu’il s’agisse du changement climatique ou des conflits géopolitiques, les leçons du passé sont précieuses. Repenser les systèmes alimentaires pourrait offrir les fondations nécessaires pour reconstruire des institutions inclusives et adaptables aux enjeux du XXIe siècle. Comme le soulignent Jeffrey Pratt et Peter Luetchford (2013) : « L’alimentation est devenue le point focal d’actions (et de réflexions) sur les processus économiques contemporains […], le domaine principal dans lequel chacun tente de réinventer une économie alternative. » En favorisant la gestion collective, la réduction des inégalités et la résilience face aux crises, la gouvernance alimentaire pourrait bien devenir le levier central d’une transformation plus systémique de nos sociétés.
References
Acemoglu, D., & Robinson, J. (2012). Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty. Crown Business.
Banfield, E. C. (1958). The Moral Basis of a Backward Society. Free Press.
Diamond, J. (1997). Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies. W.W. Norton & Company.
Eurostat. (2023). Regional Unemployment Statistics. Retrieved from [https://ec.europa.eu/eurostat]
Galor, O. (2022). The Journey of Humanity: The Origins of Wealth and Inequality. Penguin Press.
ISTAT. (2022). Regional Economic Indicators. Retrieved from [https://www.istat.it]
Lagi, M., Bertrand, K. Z., & Bar-Yam, Y. (2011). The Food Crises and Political Instability in North Africa and the Middle East. New England Complex Systems Institute.
North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change, and Economic Performance. Cambridge University Press.
Ostrom, E. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press.
Pratt, J., & Luetchford, P. (2013). Food for Change: The Politics and Values of Social Movements. Pluto Press.
Putnam, R. D. (1993). Making Democracy Work: Civic Traditions in Modern Italy. Princeton University Press.
Schama, S. (1989). Citizens: A Chronicle of the French Revolution. Knopf.
Scott, J. C. (2017). Against the Grain: A Deep History of the Earliest States. Yale University Press.
Tainter, J. (1988). The Collapse of Complex Societies. Cambridge University Press.
Tirole, J. (2017). Economics for the Common Good. Princeton University Press.




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