Ce que l'éducation doit aux tracteurs
- Axel

- 10 avr. 2025
- 5 min de lecture
Et si le secret de la réussite économique se nichait dans la cantine scolaire et les techniques agricoles ? Au fil des siècles, l’accès à la nourriture a conditionné l’accès à l’éducation, influençant l’industrialisation et l’ascension sociale.

L’organisation de la production et de la distribution alimentaire a joué un rôle déterminant dans la structuration des sociétés, influençant directement l’éducation et la croissance économique. Si l’agriculture a été le moteur de nombreux ressorts de la croissance, dans le cas de l’éducation, la logique est ici très différente, tout du moins jusqu’à l’arrivée des tracteurs...
Production alimentaire, alphabétisation et croissance
Historiquement, les sociétés qui ont misé sur l’éducation comme levier d’ascension économique ont prospéré. Par exemple, les communautés juives ont très tôt compris l’importance de la lecture individuelle de la Torah. Malgré la résistance du monde rural, les enfants juifs ont eu accès à des savoirs de base. Au Moyen Âge, cette religion ayant été privée de la propriété foncière, ses fidèles ont pu se tourner vers des activités où la maîtrise de l’écrit constituait un atout, comme le commerce et la finance. De même, la Réforme protestante a encouragé l’alphabétisation en prônant l’accès direct aux textes religieux, ce qui a favorisé la prospérité économique des régions à majorité protestante, un effet toujours perceptible encore aujourd'hui (Galor, 2022 ; Becker & Woessmann, 2009).
Industrialisation et recul du travail des enfants
Pendant des siècles, les enfants participaient activement à l’économie domestique, d’abord agricole, puis industrielle. Mais les progrès techniques ont progressivement réduit la valeur économique du travail des enfants et accru la demande de main-d’œuvre qualifiée. Si cela peut sembler cynique, le passage à une économie de la connaissance n’a pas été imposé par la loi ou une demande de la société, mais par les réalités économiques. Ainsi, des études montrent que le travail des enfants avait déjà commencé à décroître avant la promulgation du Factory Act de 1802 au Royaume-Uni, limitant la journée de travail à 12 heures, car les industriels reconnaissaient eux-mêmes la valeur d’une main-d’œuvre instruite (Humphries, 2010). Aux États-Unis, les régions industrielles telles que le Massachusetts ont rapidement adopté des lois limitant le travail des enfants, tandis que les régions agricoles du Sud sont restées réticentes beaucoup plus longtemps.
Mécanisation agricole et réformes sociales
À la fin du XIXe siècle, la révolution scolaire est déjà bien enclenchée, mais les grands propriétaires terriens freinent cette mutation, craignant que l’instruction ne pousse les ouvriers ruraux à migrer vers les villes, limitant la main-d’œuvre disponible et renchérissant les salaires. L’arrivée de la mécanisation agricole au début du XXe siècle va changer la donne. Une publicité de 1921 pour le tracteur Case illustre ce virage :
«Souvent, l’urgence des travaux de printemps vous oblige à faire quitter l’école à votre fils pendant plusieurs mois. Cela peut sembler nécessaire, mais c’est injuste pour lui ! Le priver d’éducation l’handicape à vie. Aujourd’hui, la scolarisation est devenue indispensable à la réussite, même en agriculture.»
La mécanisation réduit les besoins de bras, ce qui rend l’éducation plus rentable sur le long terme pour les familles paysannes et favorise l’expansion de l’instruction et la transition économique de nations industrielles.
L’enseignement agricole, accélérateur du développement
Après la Seconde Guerre mondiale, l’introduction de formations agricoles spécifiques a constitué un tournant décisif pour le niveau d’éducation général, notamment en Occident.
Dans les régions où l’agriculture demeure prépondérante, ces dispositifs ont aidé les familles rurales à se convaincre de l’importance de la scolarisation, non seulement pour l’alphabétisation mais aussi pour l’acquisition de compétences techniques.
Grâce à ces nouveaux horizons académiques, les jeunes ruraux se sont vus offrir de nouvelles perspectives d’avenir, ce qui a facilité la transition démographique vers l’industrie et les services, et accéléré la concentration des terres, l’urbanisation et la diversification économique. Les pays ayant investi dans l’enseignement agricole ont connu une croissance du PIB plus rapide et une urbanisation plus dynamique (Schultz, 1964 ; Mundlak, 2000). Il existe une corrélation nette entre la répartition foncière et les taux d’alphabétisation. Là où la propriété était équitable, comme aux États-Unis, au Canada ou au Japon, l’éducation et la croissance on été particulièrement soutenues. À l’inverse, en Amérique latine, où la terre restait l’apanage de quelques familles, l’instruction rurale a stagné, pérennisant les inégalités économiques (Engerman & Sokoloff, 2002).
Nourrir aussi les esprits
La qualité d’un système éducatif dépend non seulement du nombre d’élèves inscrits mais aussi de la santé et de la nutrition des enfants. En Europe, la malnutrition persiste, avec 4,5% d’enfants de moins de cinq ans souffrant de retard de croissance (Global Nutrition Report, 2023). Les répercussions sont profondes : les enfants mal nourris sont plus exposés aux déficits cognitifs, à des résultats scolaires insuffisants et à un avenir économique obscurci (PMC, 2022).
Aux États-Unis, de nombreux travaux ont établi l’impact négatif de la malnutrition sur les performances scolaires. Selon l’Early Childhood Longitudinal Study-Kindergarten Cohort, l’insécurité alimentaire ralentit le développement cognitif, même en tenant compte des facteurs socioéconomiques (Alaimo, Olson & Frongillo, 2001). D’autres études révèlent un retard du développement social et des compétences en lecture chez les enfants mal nourris, compromettant la réussite scolaire à long terme (Jyoti, Frongillo & Jones, 2005).
Face à ces enjeux majeurs de capacités cognitives des futures générations, les programmes de financements de repas scolaires se montrent particulièrement efficaces pour atténuer ces effets, améliorer la concentration et les résultats en classe (Bartfeld et al., 2009).
Le coût caché des systèmes alimentaires industrialisés
Si l’industrialisation a mécanisé l’agriculture et libéré la main-d’œuvre pour l’école, elle a aussi concentré la terre, déstructuré les régimes alimentaires et coupé le lien des populations à leur alimentation. L’essor des produits ultra-transformés, la création de déserts alimentaires et les obstacles économiques à une alimentation saine ont annihilé nombre des bénéfices historiques du lien entre agriculture et éducation. Aujourd’hui, un nouveau paradoxe s’installe : dans les pays à fort taux de scolarisation, la performance académique stagne du fait de la mauvaise alimentation.
Pour préparer une génération instruite et productive à l’ère technologique, les politiques publiques doivent d’abord garantir des systèmes alimentaires résilients et locaux, assurant une répartition équitable des terres et une alimentation nutritive pour tous. Ces leçons historiques demeurent d’actualité à l’heure où les nations cherchent un équilibre entre besoins de main-d’œuvre, éducation et évolution technologique.
References
Alaimo, K., Olson, C. M., & Frongillo, E. A. (2001). Food Insufficiency and American School-Aged Children’s Cognitive, Academic, and Psychosocial Development. Pediatrics, 108(1), 44-53.
Banerjee, A., & Iyer, L. (2005). History, Institutions, and Economic Performance: The Legacy of Colonial Land Tenure Systems in India. American Economic Review, 95(4), 1190-1213.
Bartfeld, J., Ahn, H., Berger, L., & Men, F. (2009). The School Breakfast Program and Student Outcomes. Economics of Education Review, 28(2), 245-256.
Becker, S. O., & Woessmann, L. (2009). Was Weber Wrong? A Human Capital Theory of Protestant Economic History. Quarterly Journal of Economics, 124(2), 531-596.
Engerman, S. L., & Sokoloff, K. L. (2002). Factor Endowments, Inequality, and Paths of Development Among New World Economies. NBER Working Paper No. 9259.
FAO. (2012). The State of Food and Agriculture: Investing in Agriculture for a Better Future.
Galor, O. (2022). The Journey of Humanity: The Origins of Wealth and Inequality. Bodley Head.
Global Nutrition Report. (2023). Nutrition Profiles: Europe. https://globalnutritionreport.org
Humphries, J. (2010). Childhood and Child Labour in the British Industrial Revolution. Cambridge University Press.
Jyoti, D. F., Frongillo, E. A., & Jones, S. J. (2005). Food Insecurity Affects School Children’s Academic Performance, Weight Gain, and Social Skills. The Journal of Nutrition, 135(12), 2831-2839.
Mundlak, Y. (2000). Agriculture and Economic Growth: Theory and Measurement. Harvard University Press.
PMC. (2022). The Impact of Childhood Malnutrition on Cognitive and Academic Performance. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9500247
Schultz, T. W. (1964). Transforming Traditional Agriculture. Yale University Press.
World Food Programme USA. (2023). Effects of Child Nutrition on Academic Performance: How School Meals Can Break the Cycle of Poverty. https://www.wfpusa.org




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