top of page
Rechercher

Aux origines des États-providence : blé et temples

  • Photo du rédacteur: Axel
    Axel
  • 20 mars 2025
  • 6 min de lecture

Dans l’Antiquité, la survie n’était pas seulement une affaire individuelle, mais un enjeu collectif. La capacité à produire, stocker et distribuer la nourriture déterminait non seulement la prospérité économique mais aussi la stabilité des civilisations entières. L’apparition de systèmes de stockage, de mécanismes de redistribution et, plus tard, de politiques sociales structurées a jeté les fondements des premiers dispositifs de solidarité et d’équité économique. Les systèmes alimentaires ont joué un rôle décisif dans la formation des institutions et des politiques de redistribution.


Malgré de solides politiques sociales, l'Europe fait désormais face à de hauts niveaux de malnutrition. Ici la queue devant l'aide alimentaire à Glasgow pendant la crise de COID. Source: SkyNews (2021)
Malgré de solides politiques sociales, l'Europe fait désormais face à de hauts niveaux de malnutrition. Ici la queue devant l'aide alimentaire à Glasgow pendant la crise de COID. Source: SkyNews (2021)


Les temples, premiers centres de redistribution


Bien avant l’avènement de l’État social moderne, les temples des grandes civilisations jouaient un double rôle — à la fois religieux et administratif — en gérant la redistribution alimentaire pour garantir la cohésion sociale. En Mésopotamie, les temples administraient d’immenses domaines agricoles, conservaient les surplus de céréales et les redistribuaient durant les périodes de pénurie. Ces greniers constituaient une protection essentielle contre les famines dues aux sécheresses, aux inondations ou aux mauvaises récoltes (Scott, 2017).


Le Code de Hammurabi (vers 1754 avant notre ère) a formalisé ces pratiques, établissant un cadre légal précisant sur la manière de répartir la nourriture entre les différentes classes sociales. Ce texte fondateur posait ainsi les bases de l’intervention de l’État dans la sécurité alimentaire et veillait à ce que les surplus soient redistribués en cas de détresse (Schmandt-Besserat, 2007). De même, dans l’Égypte antique, les greniers des temples stockaient et distribuaient les céréales en période de disette, autant par souci de maintenir le moral des populations que pour renforcer le prestige politique des pharaons (Kemp, 2006).



Le système de l’Annona : une distribution étatique de la nourriture à Rome


Avec la croissance des civilisations, la distribution alimentaire s’est complexifiée. Dans l’Empire romain, l’approvisionnement régulier en nourriture était devenu un enjeu primordial pour préserver l’ordre dans des centres urbains toujours plus nombreux. Le système de l’Annona, du nom de la déesse de l’abondance, désignait la politique de distribution de céréales pilotée par l’État romain. À l’origine destiné à fournir des grains à prix réduit, voire gratuits, particulièrement à Rome, le dispositif est devenu un pilier de la gouvernance impériale (Garnsey, 1988).


Sous le règne d’Auguste, l’Annona s’est institutionnalisée, distribuant gratuitement des céréales à environ 200 000 habitants de la capitale (Erdkamp, 2016). Ce système visait à la fois à prévenir les émeutes de la faim, à asseoir la loyauté de la population urbaine et à renforcer la légitimité des élites dirigeantes. Il était financé par l’impôt prélevé dans des provinces essentielles comme l’Égypte et l’Afrique du Nord, grandes pourvoyeuses de blé vers Rome.



Les corporations médiévales et les premières formes d’entraide


Avec le déclin du pouvoir central impérial, l’Europe médiévale a vu émerger des corporations de métiers qui ont endossé nombre de prérogatives jusque-là assurées par l’État. Ces guildes régulaient les échanges, veillaient à la qualité des produits et assuraient la protection sociale de leurs membres, notamment en temps de crise économique (Epstein, 2008). Un élément central de leur contribution sociale fut l’organisation de systèmes d’entraide. Les membres alimentaient une caisse commune destinée à soutenir les travailleurs frappés par la maladie, la vieillesse ou les accidents — préfigurant la sécurité sociale moderne (Ogilvie, 2019). Beaucoup de ces premières corporations étaient d’ailleurs constituées autour des métiers de bouche (boulangers, brasseurs, bouchers), soutenus et encadrés par le pouvoir royal pour sécuriser l'approvisionnement et la qualité de l'alimentation tout autant que la protection de ceux qui nourrissaient les citadins (Braudel, 1982).



Le rôle des communs dans la sécurité alimentaire


Dans les campagnes, une grande partie de l’Europe fonctionnait sur le principe des terres communes que les communautés locales utilisaient collectivement pour l’agriculture ou le pâturage. Ces communs constituaient une forme ancestrale de sécurité sociale, offrant un accès aux ressources alimentaires même aux plus pauvres (Thompson, 1963). Avec la révolution industrielle, le mouvement des enclosures aux XVIIIe et XIXe siècles a privé les paysans de ces terres au profit de leur privatisation, poussant nombre d’entre eux vers le salariat urbain. Karl Polanyi (1944) a décrit cette transformation comme un tournant majeur de l’avènement de l’économie de marché, où la nourriture devient une marchandise et non plus un bien partagé. La disparition des communs a contraint les pouvoirs publics à inventer de nouveaux dispositifs sociaux pour pallier l’insécurité alimentaire, amorçant ainsi les premiers programmes d’aide alimentaire d’État.



Industrialisation et politiques alimentaires dans les usines


La révolution industrielle a profondément changé le rapport à la sécurité alimentaire : les ouvriers sont alors devenus dépendants de leur salaire pour accéder à la nourriture. Dès le milieu du XIXe siècle, industriels comme pouvoirs publics ont réalisé que la sous-alimentation des travailleurs nuisait à la productivité et générait des tensions sociales. Friedrich Engels (1845) a abondamment décrit la précarité des ouvriers et souligné l’impact de la malnutrition sur leur santé et leur rendement.


Face à ces défis, les cantines d’usine ont vu le jour, incarnant une nouvelle forme de protection sociale alimentaire. Les employeurs proposaient des repas subventionnés pour garantir la bonne santé et la productivité de leur personnel. En France, les saint-simoniens prônaient la responsabilité des entreprises en matière d’alimentation ouvrière (Horne, 2002), tandis qu’en Allemagne, les réformes sociales de Bismarck incluaient la sécurité alimentaire des travailleurs (Steinmetz, 1993). Ces dispositifs préfigurent les politiques sociales modernes, en formalisant la conscience collective que l'accès à l'alimentation devient un outil de stabilité économique et sociale.



La Politique agricole commune : une politique sociale moderne


Après la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements européens ont compris que la sécurité alimentaire était indispensable à la reconstruction. Créée en 1962, la Politique agricole commune (PAC) n’était pas seulement destinée à soutenir les agriculteurs, mais surtout à garantir des denrées abordables, à stabiliser les marchés et à prévenir les crises futures (De Schutter, 2017).


Grâce à la subvention à la production, la PAC a permis de stabiliser l’approvisionnement alimentaire et de réguler les prix, assurant non seulement la sécurité alimentaire mais aussi la croissance. Contrairement aux politiques antérieures centrées sur la stabilité sociale, la PAC a été pensée comme un levier d’intégration économique favorisant la modernisation des campagnes, la productivité et le développement industriel. Elle a contribué à libérer de la main-d’œuvre pour les villes tout en protégeant l’emploi rural, ouvrant la voie vers la plus longue période de paix et de prospérité du Continent européen (Müller & Sukhdev, 2018).



Héritage des politiques sociales alimentaires


L’industrialisation alimentaire a sans doute accru l’efficacité, mais elle a aussi creusé les inégalités, aggravé la crise environnementale et fragilisé les systèmes alimentaires eux-mêmes. L’histoire souligne à quel point le sentiment d’appartenance à une société dépend d’un accès équitable à la nourriture et aux ressources essentielles. Les États-providence contemporains, avec leurs dispositifs d’aide alimentaire, de protection sociale et de sécurité du travail, doivent beaucoup à ces précédents historiques. De la même manière que la redistribution alimentaire a permis la stabilité des sociétés antiques, nos politiques actuelles doivent pouvoir continuer à garantir à chacun, quel que soit son revenu ou sa situation géographique, un accès à une alimentation saine. Pour cela, il faudra repenser le commerce mondial, l’usage des terres et les subventions agricoles afin de bâtir des modes de redistribution plus justes et plus inclusifs (IPES-Food, 2019).



References


  • Paul Ariès. (2021). Une histoire politique de l’alimentation. Éditions La Découverte.

  • Braudel, F. (1982). Civilization and Capitalism, 15th-18th Century: The Wheels of Commerce. Harper & Row.

  • Burnett, J. (1989). Plenty and Want: A Social History of Food in England from 1815 to the Present Day. Routledge.

  • De Schutter, O. (2017). The Political Economy of Food Systems ReformEuropean Review of Agricultural Economics.

  • De Schutter, O. (2020). The Politics of Sustainable Food: State, Society and the Future of Food Systems. Routledge.

  • Erdkamp, P. (2016). The Grain Market in the Roman Empire: A Social, Political and Economic Study. Cambridge University Press.

  • Horne, A. (2002). A Social Laboratory for Modern France: The Musée Social and the Rise of the Welfare State. Duke University Press

  • Kemp, B. (2006). Ancient Egypt: Anatomy of a Civilization. Routledge.

  • Müller, A., Sukhdev, P. (2018). Measuring what matters in agriculture and food systems: a synthesis of the results and recommendations of TEEB for Agriculture and Food's Scientific and Economic Foundations report. Geneva : UN Environment.

  • Ogilvie, S. (2019). The European Guilds: An Economic Analysis. Princeton University Press

  • Patel, R., & Moore, J. W. (2017). A History of the World in Seven Cheap Things: A Guide to Capitalism, Nature, and the Future of the Planet. University of California Press.

  • Polanyi, K. (1944). The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time. Beacon Press.

  • Scott, J. C. (2017). Against the Grain: A Deep History of the Earliest States. Yale University Press.

  • Steinmetz, G. (1993). Regulating the Social: The Welfare State and Local Politics in Imperial Germany. Princeton University Press

  • Thompson, E. P. (1963). The Making of the English Working Class. Victor Gollancz Ltd.

 
 
 

Commentaires


bottom of page